Le plus grand marché audiovisuel de la Coupe du monde masculine, c’est l’Europe.
Les droits médias à l’échelle du continent valaient environ 1,4 milliard de dollars pour l’édition 2026, soit davantage que l’Amérique du Nord (plus de 1 milliard), l’Asie et l’Océanie (plus de 700 millions), l’Amérique du Sud (360 millions) et l’Afrique (200 millions) réunies.
Le Royaume-Uni pesait à lui seul 350 millions de dollars, la France 150 millions et l’Allemagne 120 millions.
C’est le chiffre que Gianni Infantino a besoin de faire valider par les investisseurs privés lorsqu’il leur demande de valoriser le tournoi à 20 milliards de dollars.
Le plan de la FIFA consiste à loger les Coupes du monde masculine et féminine ainsi que leurs droits commerciaux dans une nouvelle filiale, FIFA Forward Enterprise (FFE), et à céder une participation de 20 % pour 4,2 milliards de dollars à un consortium mené par Thrive Capital, la société de capital-risque fondée par Josh Kushner.
JP Morgan structure l’entité. Les fédérations qui approuvent le plan d’ici au 19 septembre reçoivent un versement immédiat de 20 millions de dollars, ce qu’Infantino a présenté comme une démocratisation du football.
L’Europe claque la porte en un seul après-midi
La réponse européenne est tombée jeudi. Les 55 associations membres de l’UEFA ont voté à l’unanimité le retrait de toutes les compétitions de la FIFA tant que le projet FFE restera sur la table.
La formulation de la résolution ne laisse aucune place à l’interprétation : aucune équipe d’un pays de l’UEFA ne disputera une épreuve de la FIFA, féminine ou masculine, senior ou jeunes, tant que la cession ne sera pas abandonnée dans son intégralité et que la FIFA n’aura pas donné des garanties contraignantes de ne plus jamais ouvrir ses compétitions à la propriété privée.
Hans-Joachim Watzke, vice-président de la Fédération allemande de football, a qualifié le plan d’«attaque frontale contre le football».
Le commissaire européen aux sports Glen Micallef a balayé le projet de capital-investissement d’une seule phrase :
«Ce n’est pas du baseball.»
Les 41 associations membres de la CONCACAF se sont réunies en cellule de crise le même après-midi, selon toute vraisemblance pour envisager leur propre boycott.
D’où viennent réellement les 20 milliards
Les 15 milliards de dollars de revenus affichés par la FIFA pour le cycle 2026 reposent sur deux postes : les droits médias, qui valent plus de 3,8 milliards et représentent environ 60 % du total, et le sponsoring commercial, qui pèse près de 2,8 milliards répartis sur un panel complet de partenaires.
La valorisation en fonds propres de 20 milliards attribuée à FFE est un multiple appliqué à ces flux : une analyse de Paul Quinn l’a chiffrée à environ 1,3 fois les revenus record du cycle 2023-2026, soit près de cinq fois les revenus annualisés pour des droits perpétuels sur la Coupe du monde et les tournois.
Ces deux multiples reposent implicitement sur le maintien de l’UEFA dans la compétition. Si l’on retirait les revenus audiovisuels européens, près de 37 % de la base actuelle des droits médias disparaîtraient. Retirez également les plus grands marchés du sponsoring et le poste sponsoring subirait lui aussi une pression sensible.
Thrive Capital se retrouverait alors à investir dans un tournoi confronté à une forte incertitude de gouvernance et à une empreinte commerciale considérablement réduite.
C’est cette concentration en Europe qui donne au boycott toute sa force de frappe. Un retrait de la CONMEBOL priverait le tournoi du Brésil et de l’Argentine, mais seulement de 360 millions de dollars de droits médias.
Un retrait de l’UEFA, lui, emporte l’Allemagne, la France, l’Angleterre, l’Espagne, l’Italie et 50 autres fédérations, ainsi que le plus gros flux financier du modèle.
SoftBank était déjà passé par là en 2018
La FIFA a déjà connu cette situation. En 2018, Infantino avait défendu un plan de financement de 25 milliards de dollars mené par SoftBank pour deux nouvelles compétitions, une Coupe du monde des clubs élargie et une Ligue des nations mondiale, avant d’être écarté par l’opposition des membres, l’UEFA en tête.
Le projet actuel comporte un problème supplémentaire : aucune valorisation indépendante, aucune attestation d’équité ni aucun processus de vente concurrentielle n’a été rendu public.
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Les propres chiffres de la FIFA montrent que cet argent n’est pas nécessaire. Le cycle 2026 a généré des revenus record, et les 4,2 milliards à lever équivalent à peu près au coût des 20 millions offerts à chacune des 211 fédérations membres pour s’assurer de leur vote.
Infantino a dit aux fédérations qu’elles avaient jusqu’au 19 septembre pour dire oui. L’UEFA leur a répondu que le prix du oui, c’est l’Europe qui quitte le tournoi qu’on leur demande de vendre.



