La correction qui a changé le sens
La scène n’a duré que quelques secondes. Donald Trump s’exprimait le 17 juillet lors d’une réception de la FIFA organisée à la Trump Tower, deux jours avant la finale de la Coupe du monde entre l’Espagne et l’Argentine. Gianni Infantino se tenait suffisamment près de lui pour l’interrompre lorsque Trump a évoqué l’un des épisodes les plus controversés du tournoi : son intervention personnelle après le carton rouge reçu par l’attaquant américain Folarin Balogun contre la Bosnie-Herzégovine.
Trump avait téléphoné à Infantino pour demander à la FIFA de réexaminer la sanction. La suspension automatique d’un match de Balogun avait ensuite été reportée, lui permettant d’affronter la Belgique en huitièmes de finale. « Gianni a ainsi pris une nouvelle bonne décision parmi tant d’autres », a déclaré Trump, avant qu’Infantino ne le corrige immédiatement : « Eh bien, ce n’était pas moi. »
Cet échange figure dans la longue transcription officielle publiée par l’American Presidency Project. Sur le moment, la réaction pouvait passer pour une tentative maladroite de protéger l’indépendance formelle des organes disciplinaires de la FIFA. À la lumière de l’extraordinaire crise de gouvernance qui a suivi, ces six mots revêtent toutefois une importance beaucoup plus grande.
Trump avait publiquement attribué à Infantino une décision disciplinaire favorable aux États-Unis après un appel personnel du président américain. Infantino a semblé comprendre immédiatement le danger d’une telle description, car elle suggérait qu’il pouvait influencer une décision relevant d’une instance judiciaire indépendante. Sa correction ne niait pas l’appel de Trump, mais rejetait l’idée selon laquelle la décision finale lui appartenait personnellement.
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Trump avait déjà testé les limites de la FIFA
Balogun avait été expulsé après que le VAR eut montré son pied retombant sur la cheville du défenseur bosnien Tarik Muharemović. Un carton rouge entraîne normalement une suspension automatique pour la rencontre suivante. Trump a néanmoins confirmé par la suite qu’il avait téléphoné à Infantino, tout en assurant qu’il avait seulement demandé un réexamen et n’avait exigé aucun résultat particulier.
« Tout ce que j’ai fait, c’est demander un réexamen. Je n’ai pas dit : “Vous devez faire cela” », a affirmé Trump le 6 juillet, selon le récit de l’Associated Press consacré à son intervention. La FIFA a finalement reporté la suspension de Balogun. La décision a été célébrée aux États-Unis, mais dénoncée ailleurs comme un exemple inquiétant de l’accès du pouvoir politique au système disciplinaire du football.
Trump avait alors tenté de tenir Infantino à distance de la décision formelle, affirmant qu’un comité en était selon lui responsable. Onze jours plus tard à la Trump Tower, il est toutefois revenu à une lecture beaucoup plus personnelle en présentant l’épisode comme une nouvelle bonne décision d’Infantino. Cette contradiction a produit un instant qui paraît désormais plus révélateur que le président américain ne l’avait probablement imaginé.
La dénégation immédiate d’Infantino a mis en évidence la tension au cœur de leur relation. Trump considère l’accès direct, l’intervention personnelle et l’influence politique comme des preuves d’efficacité. La FIFA doit au contraire maintenir que son président ne peut pas trancher personnellement les procédures disciplinaires. Ce conflit entre pouvoir individuel et procédure institutionnelle se trouve désormais également au centre de la campagne de l’UEFA contre Infantino.
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Trump a choisi son camp après le scandale
La réception à la Trump Tower s’est déroulée avant que FIFA Forward Enterprise ne soit révélée publiquement. Rien ne démontre que les propos de Trump ce soir-là concernaient le projet d’investissement ou qu’il en connaissait alors les détails. Cette chronologie est essentielle, car l’intervention dans l’affaire Balogun et le scandale commercial constituent des événements distincts, même s’ils soulèvent des interrogations similaires sur la manière dont Infantino exerce son pouvoir.
Les premières informations concernant la future filiale commerciale sont apparues le 28 juillet. Le projet aurait placé d’importants actifs commerciaux de la FIFA, notamment des droits liés à ses compétitions les plus précieuses, dans une nouvelle société. Des investisseurs privés devaient verser environ 4,2 milliards de dollars en échange d’une participation de 20 %.
La proposition a immédiatement provoqué une révolte dans le football international. L’UEFA a accusé la FIFA de vouloir vendre quelque chose qui ne lui appartenait pas, tandis que les opposants au projet contestaient sa valorisation, l’absence d’enchères ouvertes et le défaut apparent d’approbation préalable par le Conseil de la FIFA et les associations membres. Infantino a retiré le projet le 1er août après que l’opposition se fut propagée au-delà de l’Europe.
Trump est intervenu publiquement dans le conflit le 10 août. Dans une déclaration publiée directement sur Truth Social, il a qualifié Infantino de « fantastique » et averti que la FIFA commettrait une « terrible erreur » si elle envisageait de le remplacer. « S’il part, elle ne connaîtra plus jamais le même succès ni la même rentabilité », a écrit le président américain.
Son message ne répondait pas au fond des critiques de l’UEFA. Trump n’a rien dit de la valorisation du projet, des procédures d’autorisation de la FIFA, du rôle de son Conseil ou de l’opportunité d’offrir les droits commerciaux de l’organisation à des capitaux privés. Il a plutôt réduit le conflit à un seul individu et estimé que les résultats d’Infantino le rendaient indispensable.
L’argument de l’UEFA était presque exactement inverse. Aucun président, quels que soient ses résultats commerciaux, ne devrait devenir plus important que les institutions qui lui ont confié son autorité. Trump voyait dans les revenus records et la réussite du tournoi la preuve d’un leadership fort, alors que l’UEFA considérait le processus suivi pour préparer l’opération comme le signe d’une défaillance des garde-fous institutionnels.
Le lien avec Kushner ajoute une nouvelle dimension
La controverse mène également de manière inhabituelle jusqu’à l’entourage familial de Trump. Thrive Capital, fondée par Josh Kushner, devait devenir l’un des principaux investisseurs de FIFA Forward Enterprise. Josh Kushner est le frère de Jared Kushner, mari d’Ivanka Trump et ancien conseiller principal pendant la première présidence de Donald Trump.
Ce lien ne démontre pas que Trump ait participé aux négociations, influencé le choix de l’investisseur ou été susceptible de tirer un bénéfice financier de l’opération. Aucun élément public crédible ne permet actuellement d’étayer l’une de ces hypothèses. Josh Kushner et Thrive Capital ne sont pas davantage accusés d’infraction pénale dans la procédure suisse envisagée.
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La relation demeure néanmoins pertinente sur le plan journalistique, car Trump a défendu Infantino avec force sans reconnaître que le projet au centre de la crise impliquait une société fondée par le frère de son gendre. Ce silence ne doit pas être présenté comme la preuve d’un comportement répréhensible, mais il constitue un élément de contexte important pour évaluer la portée politique de son intervention.
Le lien prend encore plus d’importance maintenant que l’UEFA tente d’obtenir des preuves directement auprès de Thrive. Comme l’a expliqué l’Associated Press dans son article consacré aux demandes judiciaires américaines de l’UEFA, l’instance européenne a demandé à un tribunal fédéral de Manhattan l’accès à des documents et à des témoignages de la société d’investissement. Une demande séparée déposée en Floride vise des entités liées à la FIFA établies à Coral Gables.
L’UEFA affirme que ces éléments pourraient étayer une future plainte pénale en Suisse pour une possible gestion déloyale d’Infantino et éventuellement d’autres responsables de la FIFA. Ces allégations n’ont pas encore été examinées par un tribunal, aucune accusation pénale n’a été déposée à la suite de la plainte envisagée et aucune responsabilité criminelle n’a été établie. Les tribunaux américains doivent uniquement se prononcer sur l’assistance à la collecte de preuves, et non sur la véracité des accusations de l’UEFA.
Deux conceptions totalement opposées du leadership
Trump et l’UEFA proposent deux définitions concurrentes de la bonne gouvernance sportive. La défense de Trump repose sur les résultats : la Coupe du monde a généré des chiffres records, attiré des foules considérables et offert aux États-Unis un spectacle planétaire. Dans son récit, Infantino mérite personnellement le mérite de cette réussite et son départ menacerait l’élan commercial de la FIFA.
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La position de l’UEFA repose au contraire sur les procédures. La croissance commerciale ne peut justifier ni le secret, ni la concentration du pouvoir, ni un éventuel contournement des organes élus de la FIFA. Le succès appartient à l’organisation, à ses compétitions et à ses 211 associations membres, et non uniquement au président qui la dirige.
L’échange concernant Balogun avait résumé cette différence avant même le début de la crise commerciale. Trump pensait complimenter Infantino en lui attribuant personnellement une décision contestée. Infantino a compris que cet éloge menaçait l’affirmation de la FIFA selon laquelle ses instances disciplinaires fonctionnent indépendamment.
L’UEFA pose désormais une question similaire à une échelle bien plus importante. Infantino s’est-il contenté de diriger les discussions entourant FIFA Forward Enterprise ou a-t-il exercé un pouvoir personnel sur des décisions qui appartenaient aux organes collectifs de la FIFA ? Les documents recherchés aux États-Unis pourraient apporter une réponse beaucoup plus claire que les déclarations publiques disponibles jusqu’à présent.
Le soutien de Trump pourrait devenir une partie du problème
Trump ne s’est pas publiquement exprimé sur les demandes judiciaires de l’UEFA, la possible plainte suisse ou les accusations détaillées entourant l’opération abandonnée. Sa seule intervention claire dans la bataille pour la direction de la FIFA a consisté à déclarer Infantino irremplaçable et à saluer ses résultats commerciaux sans répondre aux questions de gouvernance ayant provoqué la crise.
Ce soutien peut aider Infantino politiquement, particulièrement auprès des fédérations impressionnées par le succès financier de la Coupe du monde et le prestige de ses relations avec la Maison-Blanche. Dans le même temps, il renforce l’image que l’UEFA tente de construire : celle d’une FIFA organisée autour d’alliances personnelles, d’un accès privilégié et de décisions davantage associées à Infantino qu’à l’institution elle-même.
Rien de tout cela ne prouve une conduite criminelle d’Infantino, de Trump ou de toute personne liée à Thrive Capital. Cela explique toutefois pourquoi le bref échange à la Trump Tower mérite d’être réexaminé. Trump a affirmé qu’Infantino avait pris la décision, Infantino a assuré que ce n’était pas lui, et l’UEFA réclame maintenant les documents internes susceptibles de révéler quelle version se rapproche le plus de la vérité.



